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1 septembre 2009 2 01 /09 /septembre /2009 04:50

La réalisation

Quarante-neuf heures et huit minutes de spectacle, c’est-à-dire presque 3000 minutes de film (2948 exactement) : telle est la durée totalisée par vingt-huit longs-métrages de 1968 à de nos jours (sans compter les premiers courts-métrages d'étudiant et documentaires, certains demeurant totalement inaccessibles). Produit d’un travail collectif qui doit avoisiner les cinq millions d’heures et impliquer la collaboration de plusieurs milliers de personnes, il en résulte pour quelques milliards de spectateurs un océan d’émotions fortes et variées. Si Brian De Palma est un réalisateur efficace, cela tient à un certain nombre de qualités personnelles du cinéaste, et de la mise en œuvre de moyens considérables pour servir ses idées. Son efficacité cinématographique suppose la conjonction heureuse de six facteurs…

C’est d’abord un caractère bien trempé (c’est bien connu grâce à l’intérêt que lui portent les médias, Brian De
Palma est souvent présenté comme un personnage bougon). Ce premier facteur est relatif à l’ensemble de qualités et de défauts qui permettent à un réalisateur d’imposer ses projets dans le monde difficile du cinéma, et de les mener à bien. Certains parleront d’orgueil et de mégalomanie, mais il en faut nécessairement pour édifier des monuments comme Phantom of the Paradise ou Scarface.


Ensuite, il a un savoir-faire multiple, un esprit créatif (s’il est ralenti dans son activité de cinéaste ou si la recherche de capitaux l’a maintes fois freiné, De Palma n’a jamais été bloqué par le manque d’idées ou de scénarios), des facilités techniques et artistiques (confection du film), une persévérance à trouver des financiers (il le répétera souvent, si on est incapable de trouver des fonds, ce n’est même pas la peine de faire du cinéma), et enfin, il y a le facteur chance pour la distribution et le succès commercial du film.


Brian De Palma correspond à l’image du réalisateur idéal tel qu’on doit sûrement le définir dans une bonne école de cinéma : un esprit indépendant, directif, déterminé, imposant ses choix et ses exigences sans concession, avec un sens développé des relations humaines et bien sûr des dons à la pelle.

Par ailleurs, il n’y a aucune situation aussi dramatique soit-elle (mauvais accueil des films, divorces, mort d’un proche, agressivité des médias ou assauts répétés des ligues féministes) dont il ne se soit pas relevé. Même s’il lui arrive, forcément, d’être attristé, le cinéaste est blindé contre toutes les accusations, ce qui suppose une réserve d’optimisme et de grande confiance en soi.

Lorsque j’ai assisté au tournage de The Black Dahlia, j’ai eu l’opportunité d’observer à loisir Brian De Palma au travail. Lorsqu’il ne discute pas avec les acteurs ou ne dirige pas les opérations de mise en scène, il est fréquemment seul, volontairement à l’écart des autres tandis que les techniciens s’affairent à la préparation d’un plan. Sur un plateau, le réalisateur est bien entendu tout le temps sur le qui vive, anticipant ce qui peut arriver, mais au fur et à mesure que l’œuvre entre dans sa phase de production, il a beau voir son entourage se multiplier par dix ou cent, sa solitude s’accentue.


Tout ce monde, lui compris, dépend d’un recueil de quelques centaines de pages, reflet du modèle mental forgé au moment de l’écriture, qui menace de s’épuiser durant la production du film. La réalité quotidienne du tournage, les répétitions, les rushes et le montage peuvent transformer le modèle au point d’en générer un autre. La difficulté supplémentaire pour De Palma, artiste fasciné par les images et qui éprouve le besoin de recréer ses fantasmes, est donc de conserver son projet intact jusqu'au bout. Pour cela, il prépare dès le début, avec une grande méticulosité, des story-boards et multiples croquis très perfectionnés et jusqu’au-boutistes, où chaque idée visuelle est retravaillée, réfléchie un nombre incalculable de fois. Dans son livre d’entretiens avec Samuel Blumenfeld et Laurent Vachaud, il se comparera très justement à un compositeur qui réfléchit mûrement à chaque note de sa partition musicale.

La production

Pour accoucher de ses fantasmes et les offrir au public, il faut beaucoup d’argent. Les longs-métrages de Brian De Palma ont été financés selon des systèmes et dans un contexte économique différents pour presque chacun de ses films : 

- productions indépendantes :
Aries Documentaries, une petite compagnie crée par De Palma et Ken Burrows, et un co-producteur spécialisé dans l’érotique pour Murder à la Mod,
West End Films avec Charles Hirsch pour Greetings et Hi, Mom!,

- des compagnies de production :
Pressman-Williams avec Edward Pressman pour Sisters,
Harbor Productions pour Phantom of the Paradise,
Filmways Pictures, avec George Litto pour Dressed to Kill et Blow Out,
Pacific Western avec Gale Anne Hurd pour Raising Cain,
 

- des Majors américaines :
la Warner Bros avec Steven Bernhardt (Get to Know your Rabbit),
la United Artists avec Paul Monash (Carrie),
la Colombia avec George Litto (Obsession) et Art Linson (Casualties of War),
la Universal avec Martin Bregman (Scarface, Carlito’s Way),
la Paramount avec Art Linson (The Untouchables) et Tom Cruise & Paula Wagner (Mission: Impossible),
la Twentieth Century Fox avec Frank Yablans (The Fury),
la Metro-Goldwyn-Mayer avec Aaron Russo (Wise Guys),

- une filiale :
Touchstone Pictures avec Tom Jacobson (Mission to Mars),

- des productions personnelles avec le concours de Ondine Productions (The Wedding Party), de la Colombia Pictures (Body Double), de la Warner (The Bonfire of the Vanities), de la Paramount et Touchstone (Snake Eyes),

- une compagnie européenne :
Quinta Communications avec Tarak Ben Ammar pour Femme Fatale,

- une réunion de plusieurs compagnies différentes :
Nu Image Entertainment, Universal, Art Linson Productions, Millenium Films, Davis-Films, Signature Pictures, Equity Pictures Medienfonds (réunissant ainsi une vingtaine de producteurs) pour le même film, The Black Dahlia,

- un réseau de TV américain :
HDNet avec Mark Cuban et Jennifer Weiss (Redacted).

De Palma travaille donc au coup par coup, changeant régulièrement de producteur comme il change de genre cinématographique. C’est le prix de l’indépendance, mais il la paie de plus en plus cher puisque la durée entre chaque film, temps essentiellement consacré à la recherche de capitaux, passe de un an dans les années soixante et soixante-dix, à deux ans dans les années quatre-vingt, puis trois voire quatre à partir des années quatre-vingt-dix. En 1990, il connaît un fiasco retentissant avec The Bonfire of the Vanities qui l’affecte particulièrement, plus que ses anciens revers. Dans ses entretiens avec Blumenfeld et Vachaud, il dit ne s’être jamais remis de l’échec du film. Vivant une sorte de crise de confiance, le réalisateur continuera néanmoins de tourner.
Quelle que soient leur origine, nationnalité ou envergure, les producteurs attendent quelque chose du film en retour, la reproduction du capital investi sous forme de plus-value. Cette attente de ceux qui se considèrent comme les propriétaires véritables du film, est génératrice dès le début du tournage (et encore plus quand il y a un retard sur le planning) de conflits psychologiques, et parfois de menaces financières ou pressions artistiques. Avec un réalisateur intransigeant et dur comme De Palma, cela débouche parfois à des crises graves où l’achèvement même du film est en jeu. Ses problèmes avec les producteurs ont démarré avec Get to Know your Rabbit, qui reste certainement le film de De Palma où l’écart entre le modèle imaginé et le produit fini est le plus important. Bien qu’il ait été choisi pour réaliser cette commande à cause de ses précédents films au style particulier, De Palma ne parvient pas à faire accepter ses idées originales de mise en scène. Pressé de diminuer le nombre de prises et de simplifier sa mise en scène, le film n’est qu’un compromis artistique qui n’atteindra jamais la qualité qu’il désire. Il sera finalement renvoyé et le film se montera sans lui.

De Palma est très franc, même et surtout sur ce sujet. L’attestent les entretiens que j’ai pu avoir avec lui sur The Black Dahlia : « Personne (en parlant des producteurs) ne voulait faire ce film. Il est si bizarre et si noir. […] On en était à une tranche de quarante à quarante-cinq millions de dollars, et c'est très cher pour un film complètement financé sans un distributeur américain. Mais nous nous sommes tenus à ce prix. Le projet est tombé plusieurs fois à l'eau. Nous avions le financement et quelque chose arrivait, nous perdions le financement. Alors nous arrêtions puis recommencions, et nous arrêtions de nouveau, et ainsi de suite... Au final, nous sommes parvenus à avoir suffisamment de financiers pour pouvoir faire le film, mais ceux qui le produisent veulent faire un film chic. Ils ont plutôt l’habitude de produire des films de série-B, des films d'exploitation, tu vois. […] Ils essaient par tous les moyens d’économiser de l’argent ce qui, finalement, leur coûte beaucoup plus cher. Tu as donc ces querelles qui vont et viennent, entre les professionnels du premier niveau, et ceux d'un groupe inférieur. […] Alors c'est une lutte permanente, et inutile de le préciser, occasionnellement, il y a eu quelques disputes... »

Cet extrait témoigne d’ailleurs à plusieurs reprises de sa volonté à mener à bien un projet quoi qu’il en coûte. Les différends se poursuivent parfois après tournage. Redacted s’est vu censurer les photographies de guerre par un de ses producteurs, Mark Cuban. Le réalisateur n’hésitera pas à répondre devant les caméras à Eamonn Bowles, président de Magnolia Pictures, en plein milieu d’une conférence de presse pour Redacted.

Heureusement, les sommes astronomiques engagées et les pressions exercées n’altèrent pas fondamentalement l’activité créatrice de Brian De Palma. Par chance, l’environnement oppressif et inquiet des financiers se tempère de relations amicales : Charles Hirsch, Edward Pressman, George Litto (également son agent dans les années soixante-dix), Art Linson, Martin Bregman, son ex-femme Gale Anne Hurd ou Chris Soldo (qui est aussi son assistant réalisateur sur Scarface, The Bonfire of the Vanities, Carlito’s Way, Mission: Impossible, Snake Eyes et Mission to Mars). C’est évidemment une situation compliquée de faire courir des risques aux amis, surtout quand c’est leur argent qui est engagé. Les producteurs de Greetings, Hi, Mom!, The Untouchables ou à présent Scarface, ont fait une bonne affaire. Mais ceux d’Obsession, Dressed to Kill, Blow Out, Raising Cain ou The Bonfire of the Vanities ne sont pas rentrés dans leurs frais. Néanmoins, c’est un des rares réalisateurs dont la resortie des films, notamment lors de ses rétrospectives, fait d’excellents scores, parfois meilleurs que la sortie en exclusivité.

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Published by Romain Desbiens - dans Analyses
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commentaires

Anne 01/09/2009 11:25

Très intéressant (et bien écrit) cet article. Bravo!Est-ce que tu vas également le publier sur ton site (à moins que ça ne soit déjà fait... je crois me souvenir de la fameuse phrase "l'image du réalisateur idéal tel qu'on doit sûrement...", mais ma mémoire me fait défaut)?Bonne continuation. 

Romain 02/09/2009 01:43


Merci beaucoup, Anne !
Oui, j'avais déjà écrit quelque chose sur mon site, mais l'ai enlevé faute de réelle satisfaction vis-à-vis du texte, à présent remanié. Et effectivement, j'avais déjà employé cette
phrase "du réalisateur idéal etc.", bonne mémoire !  
Merci encore.


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  • : Blog consacré au réalisateur américain. Critiques de films, chroniques, infos, photos et actu. Créé et actualisé par Romain Desbiens.
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